
Ak yerhmem rebbi xas ur temmudh ara
anda 'r ats af-egh
anda 'r ats af-egh
anda 'r ats af-egh
tahbibt-iw heml-egh
anda 'r ats af-egh
tahbibt-iw heml-egh
ah as mi its zr-igh
deg ul-iw daxel ay rgh-igh
as mi its zr-igh
deg ul-iw daxel ay rgh-igh
ah m its id mekt-igh
selb-egh jah-egh herq-egh
ah m its id mekt-igh
selb-egh jah-egh herq-egh
ah qim-egh tsradj-ugh
ur zr-igh anda tedd-ugh
ah qim-egh tsradj-ugh
ur zr-igh anda tedd-ugh
ah qim-egh tsradj-ugh
ur zr-igh anda tedd-ugh
deg ul-iw i sedh-ugh
qr-egh tsa ar agh-egh
deg ul-iw i sedh-ugh
qr-egh tsa ar agh-egh
anda 'r ats af-egh
anda 'r ats af-egh
anda 'r ats af-egh
tahbibt-iw heml-egh
anda 'r ats af-egh
tahbibt-iw heml-egh
A fel-as i tsnad-igh
tmelk-iyi (...?)
A fel-as i tsnad-igh
tmelk-iyi (...?)
daw-agh ur hligh
a sidi rebbi jah-egh
daw-agh ur hligh
a sidi rebbi jah-egh
Le Matin Algérie : Une paix à vivre
Rachid Mimouni en rêvait Ses yeux en étaient pleins. Il espérait, entre deux fulgurances, ce havre où l'âme se repose, où l'esprit s'apaise, où les efforts se ressourcent. Il l'a cherchée de son côté, avec acharnement, exigeant du sort mufle et têtu un minimum de retenue. A chaque fois qu'il brandissait sa plume, c'était pour la revendiquer ; à chaque fois qu'il refermait un manuscrit, c'était pour s'apercevoir qu'il s'était encore planté. Le Matin Algérie
Qu'est-ce qui rendait ses prières nulles et ses vux irrecevables ?
Son pays, qui inspira à Camus la philosophie de l'absurde ?
Son peuple qui, aux dernières nouvelles, déçoit Anouar Benmalek ?
Son histoire, que Rachid Boudjedra traqua à travers mille infortunes sans parvenir à l'apprivoiser ?
Rien de tout cela.
Le pays est magnifique, le peuple est brave, l'histoire est digne.
Alors, pourquoi cette paix fugitive, évanescente, allumeuse et lunatique ?
Tahar Djaout la croyait captive d'une bande de vigiles absolument effroyables. Ce fut son plus grand malheur, lui, qui était parti sur ses traces dans les Chercheurs d'Os, qui n'avait pas hésité à inventer pour elle le Désert de toutes les infinitudes jusqu'au jour où un jeune frère l'a rattrapé sur un parking, un pistolet dans la main et un verset sur le bout des lèvres. Ce fut un matin terrible. Les oiseaux se sont envolés dans le blasphème des détonations. Depuis, la nuit succède au jour sans discontinuité.
Souvent, il m'arrive de me demander si ce garçon sublime, qui avait pour visage un immense sourire et pour regard l'éclat des tendresses, avait fini pour l'atteindre, la paix, là-haut dans son petit coin du paradis.
Je ne le pense pas. Son corps a toujours froid dans le noir où il repose ; son âme reste tourmentée dans le ciel d'Algérie. Et Moufdhi Zakaria ? Que lui chantent les nuits aux étoiles fracassées, les amours chahutées, les promesses versatiles ? Quelles épopées, quel baroud d'honneur dans les tueries qui ensanglantent nos taudis ? Pourtant, il y croyait, lui, plus que tout au monde. Lorsqu'il louait nos maquis, lorsqu'il chantait le pays, sa foi supplantait celle du monde entier. Combien de fois ses vers ont-ils failli déclencher l'anathème à force d'emprunter aux sourate leurs forces sacrées afin que l'Algérie devienne religion ? Combien de fois ses larmes ont-elles frondé ses cris, transformant en arènes les joutes oratoires ? Kateb Yacine seul le sait. Kateb savait tout, sauf de retrouver la paix qui continue de se gausser de nous jusqu'au jour d'aujourd'hui.
Chanteurs, musiciens, comédiens, sculpteurs, galériens, poètes, mères, épouses, guerriers, guerrières, scouts, majorettes, instituteurs, chercheurs, hitistes, jeunes premiers, retardataires, infirmières, volontaristes, imams, bénévoles, amuseurs, cartomanciennes, tous l'implorent, toutes la réclament ; elle n'est jamais venue.
Paix sur toi, me dit le passant. Et il passe son chemin. Je regarde autour de moi et je ne la vois nulle part. Est-ce la cécité des hommes éblouis qui fait tache d'huile sur tout ce qu'elle représente ? Eblouis par qui ? Eblouis par quoi ? Par leur propre démesure ou bien par les flammes de leur crémation ? Qu'importe la réponse si la paix demeure une énigme.
Le pays a mal. Il traîne la patte, ne sachant où il va. Son quotidien est consternant comme un jour sans pain. Otage de ses blessures, il se laisse terrasser. Ses milliers de morts n'auront servi à rien. Ses marches, comme ses grèves, n'ont rien fait avancer. Ses routes ne sont plus sûres ; ses horizons sont piégés. Et le soir, quand il tente de mesurer le chemin parcouru, tous les repères s'accordent à lui dire qu'il n'est pas près de sortir de l'auberge.
Nous sommes fatigués d'attendre ces lendemains clairs, nous sommes fatigués de prier les mêmes saints patrons. Nos cimetières nous laminent comme ce n'est pas possible, et nos monuments nous renient à chaque coin de rue. Quel parjure avions-nous commis pour mériter tant de déconvenues ? Nous n'avons rien fait de mal, ni triché, ni trahi ; nous avons seulement fait confiance à ceux qui n'en sont pas dignes.
Nos enfants nous en veulent, nous avons faussé leurs rêves. Nos martyrs sont tristes à cause de notre malheur. Ils ont donné leur vie pour que la nôtre soit belle, et nous ne leur avons survécu que pour les décevoir. Et pourtant, où avons-nous fauté, par vos pères ! dîtes-le nous. Est-ce d'avoir trop cru en le serment de nos frères ou est-ce d'avoir confié nos espoirs à des charmeurs de serpents ?
Constantine se ramasse au bord de ses ponts. Les gorges du Rummel lui inspirent d'épouvantables idées. Mais comment se retenir quand plus rien ne vous retient, ni les chants du malouf ni celui des cygnes ? Même les marabouts vénérés lui tournent le dos. Oran se délabre chaque nuit un peu plus. Sa beauté de naguère est déjà vieille rengaine. Son folklore se shoote au raï des lamentations. Quelque chose dans son air ne tourne pas rond.
Tizi Ouzou boude, les bras sur les hanches. Elle a retroussé ses manches par-dessus son rictus, les sourcils pesants et le regard rouge. Elle a jeté par terre ses devantures et ses panneaux, renversé ses voitures sur l'asphalte et dans les fossés et transformé ses squares en barricades indomptables. Qu'espère-t-elle retenir d'un long dialogue de sourds ? Abrika est traîné d'échafaud en échafaud, tel un rebelle honni que tous les bourreaux réclament. Il demandait un peu de décence et un soupçon d'intérêt ; on lui offre la une de tous les procès.
Médéa n'en peut plus de subir le deuil. Les pèlerins la contournent à cause des faux barrages. Ses nomades sont décimés au même titre que leur cheptel. Les langueurs bédouines n'ont désormais plus cours. La colère et la peur s'en donnent à cur joie. Tout est menacé quand le cur désiste. A Tam, les touristes se prennent pour des mirages. Ils brillent un instant et s'évanouissent des mois durant. Les Hoggar, autrefois monde intérieur, se découvrent des traîtrises et des silences mortels. Les djinns du Tassili et ceux du Ténéré battent en retraite devant la diablerie des hommes. Que c'est triste un bivouac qui se prolonge en enfer !
Pendant ce temps, Alger vibre aux intrigues du palais. Il paraît qu'en hautes sphères, rien ne va plus. Un ministre claque la porte et se coupe les doigts. Un autre rapplique et change de serrure. Les dossiers qui traînent, on les jette au feu. Les opérations en suspens, on n'en parle plus. Tous les projets tombent à l'eau lorsque Dieu est offensé. Le chômage, la misère, la santé, les écoles, les attentes du peuple ne sont que foutaises. Le destin d'une nation est une question de clans. Le Pouvoir s'interdit de voler plus bas. C'est quoi ces masses obscures qui chahutent dans les rues ? C'est quoi ces débordements qui empêchent de danser en rond ? Quand on surplombe son monde, on ne le regarde pas. Question de vertige ? Question de rang, seulement. On a vite fait d'oublier les miséreux que nous fûmes. On a vite oublié les serments faits dans le sang. D'un coup, les maîtres changent, et plus rien n'est comme avant.
Mon Dieu ! quelle douleur que la bêtise humaine. Quelle atrocité que le règne des inconscients ! Un pays se consume, et personne ne s'en soucie. Les voleurs pillent et en redemandent, les responsables usent et abusent, les bergers livrent leurs troupeaux aux loups et aux vautours, les imbéciles s'amusent en se jouant des urnes, les vandales se surpassent sans crainte et sans reproches, et personne, personne n'écoute les remparts en train de se fissurer, les cours en train de se défoncer, la colère recruter par brassées entières des tueurs en série, et la patrie prendre de l'eau de tous les côtés.
La paix est-elle encore possible ?
Bien sûr que oui.
Il faut juste continuer d'y croire contre vents et marées.
Et croire est d'abord comprendre qu'on ne doit pas attendre des charlatans un quelconque miracle, que le miracle, le vrai, se construit par la force du poignet, qu'il faut savoir forcer la main au destin et repousser de l'autre les faux prophètes. Si nous sommes capables d'élire les meilleurs d'entre nos fils et nous opposer farouchement aux escamoteurs des urnes, si nous sommes en mesure de nous imposer à ce que nous imposons, de leur demander des comptes au détour des bilans, d'exiger d'eux ce que nous exigeons de nous-mêmes, eh bien, nous pourrons prétendre à la paix. Mais tant que nous nous complaisons dans notre statut de victimes expiatoires, nous n'aurons même pas droit aux commisérations qui vont avec. Car la paix est fondamentalement une question d'honneur.
Par Yasmina Khadra
Tes cheveux sont-ils encore plus longs que notre vie
et les arbres des nuages qui te tendent le ciel
pour se maintenir en vie ?
Enfante-moi, pour que je boive à ton sein le lait
du Pays,que je reste enfant dans tes bras
jusqu'à la fin des temps
J'ai beaucoup vu ô mère, beaucoup vu
Enfante-moi pour que je reste sur tes paumes
Chantes-tu et pleures-tu toujours
pour rien quand tu m'aimes
Mère : j'ai égaré mes mains sur les hanches d'Ube
femme chimérique
J'étreins le sable, j'étreins l'ombre
Puis-je revenir à toi, puis-je revenir à moi ?
Ta mère a une mère ; les figuiers du jardin
ont des nuages,
alors, ne me laisse pas seul, errant,
je veux tes mains pour porter mon cœur
Je me languis du pain de ta voix, mère !
Je me languis de tout. Je me languis de toi.
Je me languis de moi.
Mahmoud Darwich
Ta mère t'attendra
à l'ombre d'un olivier
avec un bol de lait
et une poignée de figues
Tu iras jusqu'à la source
de tes ancêtres
te laver les pieds
de toute trace
de voyage
Tu monteras sur le toit
de notre maison
Et tu attendras
le réveil du soleil
Tu jetteras des pépites
de rêves aux oiseaux
qui iront les semer
aux quatre coins
du monde.
Ta mère t'attendra
à l'ombre d'un olivier
avec un bol de lait
et une poignée de figues
Tu iras jusqu'à la source
de tes ancêtres
te laver les pieds
de toute trace
de voyage
Tu monteras sur le toit
de notre maison
Et tu attendras
le réveil du soleil
Tu jetteras des pépites
de rêves aux oiseaux
qui iront les semer
aux quatre coins
du monde.
© Mohamed El jerroudi
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Ma terre et ses oliviers
Azemmur - Ma terre et ses oliviers
Cueillons nos olives
Elles sont noires et bien mûres
Oh ! Terre bien-aimée
Oliviers de nos ancêtres
Cueillons nos olives
Dans l'hiver et le froid
Oh ! Terre bien-aimée
De l'aube au crépuscule, nous te protégerons
Aujourd'hui comme demain
Qu'il fasse soleil ou qu'il pleuve
Tu restes notre terre, notre soeur
Et notre poésie
Cueillons nos olives
Avec leur feuillage
La beauté kabyle
N'est pas faite pour être cachée
Source:
http://perso.djurdjura.mageos.com/
La conférence de Bougatou part d’un thème consacré par un proverbe : « L’arabe est roulé par le juif, le juif par un kabyle, le kabyle par le mozabite, lequel n’est roulé que par le diable. »
Au bout de la dernière natte, sur le bord, est assis un jeune garçon. Il tourne le dos aux autres.
On croirait qu’il s’est voulu à l’écart.
- Qu’est-ce tu as mangé toi tout à l’heure ?
C’est le joueur de flûte.
- Je n’ai pas bougé, j’ai mangé des figues.
- Des figues ?... Mais je n’en ai pas servi !
L’enfant entr’ouvre son capuchon.
J’ai ma provision à moi !
- Ah ?...
L’arabe glisse la main sous son turban et se gratte la nuque.
Alors voici : Le patron n’aime pas ceux qui ne consomment rien. Si tu veux dormir là, il faudra payer plus cher.
Un temps. Puis :
- Pour ceux qui mangent, la natte ça compte quatre sous. Pour ceux qui ne mangent pas, ça compte dix.
Le joueur de flûte ne répond pas. Il ramasse son burnous, sa faucille, son roseau, et va s’asseoir un peu plus loin, sur la terre.
De leurs places les gens de la conférence ont vu et compris.
Bougatou se précipite sur un nouveau thème à malice.
- Ho ! Laïdi… Veux-tu dix sous ? Je te les avance, mais si tu me signes un billet…
Kermouss réussit à faire passer une épine :
- … Oui si tu me consens une rahnia sur ton terrain.
Laïdi ne possède pas de terrain et il ne connaît ni alif ni ba ni ta. Eclat de rire général. Lui ne rit pas, ne répond rien. N’aurait-il pas entendu ? Pourrait-on le qualifier : nigaud, « sourd-muet d’esprit » ?
- Hé ! fait Kermouss, c’est qu’il économise même sur les mots.
- Des mots, je lui en fournirai vingt mesures. J’en vends !
Il ne les achètera pas. Il couve ses sous comme la poule couve ses poussins.
On pouffe. Le figuier de Barbarie continue :
- Il y a un mot pourtant qui lui va comme un barda à un âne. Qui devine ce mot ?
Bougatou l’avait déjà sur « la langue (l’avare) !
Laïdi n’est ni sourd ni muet d’esprit.
Avare… Si étrange que paraisse la chose, le mot se trouve juste. Cet enfant de dix-sept ans est avare, au-delà qu’on s’évertuerait à imaginer. Depuis trois semaines, ce jouvenceau économise avec méthode, thésaurise avec âpreté ? Ne l’a ton pas vu tout à l’heure, à coté des couscous et des ragouts, dîner d’une poignée de figues, puis renoncer à sa part de natte ? Et, parce que, depuis trois semaines, il s’est privé, seul des quarante moissonneurs, de café, de tabac, de viande, de semoule et même d’abri, ce gamin, en ce moment, est plus riche que n’importe quel homme de l’équipe.
La flûte, une amie. Confidente des joies, et qui console les chagrins, et qui éclaire parfois les cerveaux… Cinq francs… …travailler ? D’instinct il l’a prise. Doucement un chant ténu…Tiens ! le muet, voila qu’il parle !
Kermouss jette ainsi une nouvelle épine. A nouveau l’on rit…Le roseau ne parle plus. La pointe est arrivée dans son embouchure. Mais la petite phrase n’a pas été tuée. Elle coule au silence du cœur, rejaillit en clarté dans le tourbillonnement de l’esprit ; et voici aujourd’hui encore, l’évocation : Jolie image… secret de cette avarice étrange, subite, de ces privations extrêmes…
Pauvre secret … Dès la première journée de ces extravagantes privations, plus un seul des moissonneurs qui ne le connût. Il avait suffi de trois réflexions mises bout à bout :
- Son père a offert 200 douros au père de Lakri pour les marier.
- Le père de Lakri a exigé 300 douros.
- Alors son père lui a dit : moi, je donne 200. Si tu veux gagner le surplus, debber rassek ! Et Laïdi debber rassou... Il est parti aux moissons. Et il moissonne aussi sur son estomac. Le mot est bien entendu est de Kermouss. Charmant secret : Il a un joli sourire, celui des petites kabyles, un nom clair, Lakri.
C’est au bord de la forêt. Des brousses qui essaiment. Des ravins en clair obscur. Des ruches de gourbis faisant sur le flanc des mamelons le gros dos. Un troupeau sur le flanc d’un monticule. Et sur la cime le berger.
Quatorze ans. Gandoura cordée aux hanches.
Vaste chapeau de palmier pendant derrière les épaules, retenu au cou par une jugulaire de filali. L’enfant est assis à terre, les jambes allongées, les pieds nus, beaux pieds de pâtre, intacts aux doigts poussiéreux.
Il sourit à une petite vague modulation qu’il ne semble pas vouloir préciser et qui va, naïve, toute seule. C’est notre moissonneur Laïdi.
On ne le surnomme pas encore l’âne, l’avare. Il a déjà pourtant, comme d’ailleurs la plupart des camarades, un surnom. On l’appelle Bou-mamas (l’enfant de sa mère).
Cela ne veut ni prétendre, ni insinuer, comme pourrait peut-être le comprendre un cerveau européen, que le père de Laïdi est inconnu. Son père, tout le pays le connaît et l’estime. C’est un brave homme pas très riche mais qui n’est plus pauvre. Quatre fils dont Laïdi est le dernier.
Et, comme son argent lui est venu d’avoir défriché et charbonné près de vingt ans, il est dit par tous les gens de la tribu, il se dit lui-même le bûcheron, Ahhtab. Ahhtab a élevé ses trois premiers fils en vrais kabyles, sous l’effort, la contrainte, la privation : La mère les lui a rendus bronzés, noueux
Le quatrième se présenta au contraire malingre, blafard.
Le bûcheron n’en montra point de dépit. Il dit simplement aux femmes :
- Gardez-le ! Essayez d’en faire autre chose qu’un mort !
L’enfant est donc demeuré à la maison. Sa mère, sa grand-mère surtout, à force de soins, ont réussi à le sauver, puis à lui donner, sinon la vigueur aux yeux de tous, surtout un gentil appétit de vivre et un commencement de confiance en lui. Alors son père l’a commis à la surveillance du troupeau. Rôle qui lui va, qui serait échu à une fille de la maison, si dans la maison de Ahhtab il y avait eu une fille.
Et voila notre berger assis sur un mamelon.
Demeuré plus longtemps parmi les femmes, choyé par Djidda, il s’est toujours tenu à l’écart des garçons lorsque ceux-ci couraient grimacer et se contorsionner au passage des vieilles, et jamais il n’a taquiné ni battu une fille.
Autre particularité, il lui arrive de rester quelquefois de longs moments, seul, à jouer des airs qu’il invente. Il lui arrive aussi, quand il a lâché sa flûte, de regarder, assis, immobile, la plaine, la montagne, la forêt. Il regarde même le ciel, et l’air, cette chose fluide, qu’on oublie quand elle ne caresse ni ne brûle et que, sauf aux heures où elle échevèle les frênes, retrousse l’eau plate et verte de l’agoulmime où vont boire les rossignols, ou bien arrive dans les yeux en trombe de poussière, on ne voit plus.
Lui, il voit… …Son regard retombe, quête vers le troupeau. Soudain, le contemplateur exulte. C’est que le bélier, sur la petite sente entre les lentisques, vient de se heurter au bourricot. Nez contre nez. Il s’agit de savoir qui passera. Le bélier tord et bombe la nuque, pointe les cornes, cogne du sabot. Et le bourricot attend. Il regarde placidement cet irrité, secoue un peu son oreille de bure et retrousse sa narine fendue. On croirait qu’il rit. Laïdi de rire aussi. Cela provoque un air de flûte piqué et trillé.
L’air se casse… Puis la flûte reprend. Elle chante cette fois, lente, mesurée, tout droit, en coulant.
Ainsi passent les heures sur le mamelon de notre petit berger. Elles vont pour lui à la cadence des minutes.

Non, Laïdi ne semble pas coulé au moule des autres enfants de la tribu.
S’il disait ce qu’il voit en rimes alternées, accompagnées de rythmes à contre-temps sur le tambourin, peut-être le croirait-on apparenté d’esprit aux meddahs, troubadours des douars qu’on écoute en cercle, sur les talons. S’il jouait des airs précis, fermes, balancés, de noces ou de fêtes, métier qui ne ferait guère honneur à Ahhtab, il serait du moins admis par le public comme apprenti ménétrier se préparant à gagner du flouss sans peine ni calcul. Or il ne chante pas de vers ; et les airs qu’il joue, indolent, au hasard des doigts, sur son roseau… hé par Dieu ! Roseau de djinn, balbutiements de toqué (amesloub)… Enfant qui est peut-être un peu fou… trop joli d’ailleurs pour un garçon, pas étoffé non plus comme il faudrait,…qui, un foulard couvrant la nuque et noué au front, ressemblerait… oui, à vrai dire ressemblerait à une sœur aînée de la petite bergère là-bas, - celle qu’on aperçoit au-dessous de son troupeau, sur le mamelon d’en face…
Et voici qu’à propos de cette bergère le berger amesloub, le garçonnet qui voit ce que les autres ne savent pas voir, va faire quelque chose qui aux jeunes kabyles d’alentour apparaîtrait cocasse et extravagant… et sera cause de quelques autres écarts.
Soudain sur le mamelon d’en face, un cri. Laïdi, en train de faire cabrioler un air destiné au bouc, coupe une trille et pointe son regard :
Noueux, large, un rustaud d’une quinzaine d’années gifle la fillette et lève sur elle sa matraque. Nouveau cri. La matraque s’abat ; mais la bergère a réussi une défilade en saut de chèvre, et elle fuit.
Furieux, le rustaud ramasse une pierre et la lui envoie entre les épaules… (Pourquoi ? –Hé ! De quoi se mêlerait là le passant ? Demande-t-on en Kabylie des explications à qui frappe une femme ?
Elle a gémi sous le choc et trébuché dans la descente ;. Cependant elle fuit toujours ; Elle fait bien : le mâle en furie dégringole à grandes enjambées. Elle entend derrière elle la terre sonner sous les dures semelles. Affolée, pieds nus, les jambes déchirées par les jujubiers, gémissant comme un agneau, elle vient du côté du joueur de flûte…
Oh ! elle ne compte pas qu’elle la défendra. C’est par hasard, d’instinct peut-être, qu’elle est partie vers son sommet…
La voici, menue, ramassée, les mains fébriles, avec ces yeux virés qu’ont les brebis lorsque sur leur gorge elles sentent le couteau… Et la brute arrive aussi, le bâton haut, tournoyant devant une bouche carrée qui crache des injures…
Alors Laïdi se lève. Au galop il dévale. Et sans arme que sa flûte, il se jette entre ce mâle et la petite fille.
Chose plus étonnante encore : pour protéger cette gamine dont il sait à peine le nom, il ne s’en tient pas à la prière, au conseil, il passe à l’attaque. Il vise le butor à la figure, lui casse sa flûte sur le nez, l’étourdit ainsi quelques secondes, en profite pour lui arracher son bâton et réussit à le mettre en fuite.
L’adversaire a disparu. Laïdi commence à comprendre ce qu’il vient de faire, et un instant il demeure un peu effaré. Ensuite, il se retourne vers la bergère.
Ecroulée de peur, les joues tâchées de grosses larmes, elle regarde le berger ; et à son tour elle comprend. Alors, l’un et l’autre ils cherchent à dire quelque chose… et ils ne trouvent rien… et ensemble se mettent à rire.
Le rustaud de quinze ans, battu par « Bou mammas », s’est bien gardé d’en parler. Laïdi, le silencieux, n’a rien dit non plus. Et Lakri pas davantage.
Lakri s’est tue, d’abord parce qu’elle a craint qu’on ne la traitât de menteuse. Ensuite parce qu’elle a senti que, si on la croyait, les garçons se moqueraient du rustaud et le pousseraient à se venger du berger. Et encore parce que cette chose étonnante qu’a faite le joueur de flûte à cause d’elle, elle aime mieux y penser toute seule, avec une espèce de petite fierté, en regardant de loin Laïdi. Et il semble que si Laïdi venait lui parler, elle sourirait et elle serait très contente.

Or il arrive que Laïdi, pendant que les troupeaux bien tranquilles, broutent en vis-à-vis sur les flancs des deux coteaux, Laïdi qui a terminé de sculpter sa nouvelle flûte, qui l’a essayée et paraît lui-même très content, se lève, regarde du coté de Lakri, et, ramassant son burnous, descend, traverse le fond du ravin, remonte, disparaît derrière un rocher.
Soudain il émerge. Il vient tout droit. Pas léger de chevrier élastique. Et bien Lakri, sans doute, s’est trompée. Elle ne sourit pas. Elle ne sait pas si ce qu’elle éprouve est du plaisir. Sa poitrine commence à battre, et elle ne peut pas parler.
Mais elle regarde venir le berger, et elle trouve que le berger est joli, plus joli peut-être qu’elle… Oh ! Jolie elle-même, cela elle le sait. Lakri est une petite fille, donc futée, maligne, elle est vient d’avoir tout juste onze ans. Moment curieux, heure charmante qui prévoit déjà l’éclosion, un peu en avance, au pays kabyle, sur l’heure de l’européenne.
Laïdi s’arrête. Il est à deux pas. Et voila que lui non plus, il ne trouve rien à dire. Seulement lui, il sait qu’il est très content. Content de voir la petite fille.
Laïdi et Lakri, ce sont deux bergers, debout, cote à cote, immobiles dans la lumière, au sommet du tertre. Lakri pourtant étendra un peu le bras en dehors de son haïk pour replacer au bon endroit ses anneaux de cuivre. Et Laïdi montrera sa flûte…

Ils sont tous deux contents d’être ensemble. Contents aussi de se regarder. Mon Dieu, risquons du coté de Lakri qu’elle est contente encore un peu plus de sentir que Laïdi la regarde.
Et pendant qu’il la regarde dans son silence de voyant, Lakri avec une aisance de virtuose, dévide, alterne et enchaîne, à elle seule pour eux deux, des monologues qui deviennent une véritable conversation.
Le temps coule. Pour les deux bergers, dès l’instant qu’ils peuvent se rejoindre, il fait très beau temps. Belle est la lumière sur la tribu d’Akfadou. Plus belle lorsqu’elle auréole de limpidité bleuie les deux silhouettes au sommet du tertre.
Lakri vient d’avoir treize ans. Laïdi, lui en a seize ; Les fellahs, les défricheurs continuent à ne pas vouloir perdre leurs minutes. Ils passent, aperçoivent les deux bergères, sourient et suivent leur chemin.
Demain arrive. C'est-à-dire que Lakri a quatorze ans, et Laïdi dix-sept ans.
Et un soir, au moment où ils se levaient pour descendre rassembler leurs troupeaux, Lakri en train de rire a trébuché, est tombée riant toujours presque sur les genoux de Laïdi. Il s’est fait qu’un instant après Laïdi l’avait prise dans ses bras… qu’il ne riait pas… qu’elle ne riait plus… qu’ils se regardaient l’un l’autre comme s’ils se trouvaient soudain différents d’eux-mêmes… Et ensemble les deux bergers se sont donnés.
Soir d’automne complice de l’amour - propice à la trahison. Une autre bergère qui passait a cueilli le geste, et bien entendu elle a jasé.
Les femmes se sont plu à constater qu’il devenait grand, et qu’il était vraiment joli. Et les hommes, clignant de l’œil, ont reconnu qu’il faudrait le surnommer non plus l’enfant de sa mère (Bou mammas) mais le fils du bûcheron (Miss ouhettab).
Lakri, au contraire, touche à l’âge d’être vendue. Eh bien, son père la vendra -un bon prix peut-être en dépit de l’incartade du baiser, car elle est jolie fille. Et ce sera ensuite au mari à surveiller sa propriété. Mais le berger amesloub, extravagant, va une seconde fois, bousculer la norme.
Tranquille, à l’encontre de toute tradition, de toutes prévisions, sans plus se préoccuper de la bienséance, de la réserve envers son père commandées par les usages.
- A cause de moi, Lakri a été battue et elle demeure en prison. J’ai dix-sept ans ; je me sens la force de travailler. Achète-la pour moi !
Ahhtab n’a sans doûte pas bien compris. Il fait répéter.
- Elle sera ma femme pour qu’elle ne soit plus enfermée, battue. Achète-la pour moi !
C’est tellement soudain, imprévu que la question de bienséance disparaît. C’est d’autre part d’une clarté à ce point éblouissante qu’elle aveugle la logique du bûcheron… Enfermée, battue…, eh bien ?…A cause d’une femme, d’ailleurs une gamine, manifester du souci…Tetswahbes, tetswet… i umba3d ? Crier qu’on est prêt à se sacrifier pour elle…Risquer une somme sans doute lourde, car cet avare, ce mercanti de Ben-Kara… Allons…
La prière d’El fedjr est terminée. Soudain, redevenus kabyles, c’est-à-dire bruyants, les moissonneurs se précipitent en tumulte vers les nattes où le garçon arabe aligne les tasses peintes et les petites cafetières d’étain, à coté de larges galettes brunes.
A nouveau Laïdi est demeuré en arrière. Mais son déjeuner à lui se fait debout : une douzaine de figues cueillies dans son capuchon.
Et, lorsque l’équipe se groupe pour partir, c’est lui qui le premier se trouve à coté de Mohand, la faucille démuselée de sa petite gaine de roseau.
Il est le premier aussi à attaquer le sillon. L’acier glisse, crisse, reluit. Il conduit vers la fiancée. Ce soir la flûte fera faire un pas de plus.
Quand un kabyle s’attelle à une entreprise, il tire à courroie tendue.
Ferme, preste, la main gauche étale la poignée d’épis coupés ; et déjà la droite encercle dans le fer crochu une autre poignée à saisir.
Comment appelle-t-on celui qui a quatre pattes, qui mange peu, reçoit des coups et ne répond rien ?
Je l’appelle un âne.
Et à son tour, « le Cactus » parodie, debout, hiératique.
Louange à l’âne de la Kabylie ! Le carême est son partage.
Il est le roi de ceux qui se nourrissent des horions…
Ilef ! crie Mohand.
Et redressé, le front dur : Salir les paroles de la prière n’est pas une chose de musulman !
Et, ajoute une voix, marteler la tête d’un enfant n’est pas une chose de Kabyle !
Dix sous ! Laïdi hésite. Il demande d’abord si la lettre est bien pour lui. Le garçon ne sait pas lire, mais le facteur et le patron ont précisé le nom : Laïdi fils de Ahmed Ahhettab, en moisson avec les gens d’Akfadou. Evidemment c’est lui le destinataire… Dix sous… Kermouss et Bougatou commencent à pouffer.
Tiens, fait Abdoun, les voila !
Devant le nez du figuier de Barbarie il allonge le bras et tend une pièce à l’Arabe.
Le chef regarde l’enfant. L’enfant rougit. Il se précipite, donne du flouss et prend le carré de papier jaune.
On part. Il ne faut pas faire attendre les sillons.
A côté de Abdoun, Laïdi reprend le travail… Et la lettre ? Eh bien, elle, elle attendra. Personne ne sait lire parmi ceux du çof. Sans doute, elle a marché beaucoup depuis Akfadou. Mais elle s’est reposée toute une nuit chez le gargotier. Elle attendra dans le capuchon, avec la flûte.
…Car la lettre ne peut venir que d’Akfadou. Qui l’a fait écrire ? Et que dit-elle ? Est-ce son père ?... ou bien ?...ou encore ?... Et voila un peu d’émotion, puis de l’anxiété, puis… La faucille si régulière et ferme deviendrait-elle folle ?
Attendre jusqu’à ce soir, trouver un lecteur au café chantant… Ah ! il se souvient que le joueur de Derbouka doit partir pour Constantine. Les autres musiciens sont illettrés, le patron aussi.
Et puis ce soir c’est tellement loin…
Que dit-elle cette lettre ? Le père ? La grand-mère ? … La fiancée ?... Alors abandonner le travail, courir à la recherche de quelqu’un qui saura lire… Perdre du temps, c'est-à-dire un quart ou une moitié de douro…
Allons ! Il le faut… Mohand comprend. Laïdi jette son burnous sur son dos ; et, sa flûte et sa faucille à la main, il s’en va vers le village. .
Il s’en va, c'est-à-dire qu’il court aussi vite qu’il peut. Essoufflé, il arrive vite chez un écrivain public. C’est dans une échoppe sordide un vieil homme ratatiné, au turban crasseux.
Qu’est ce qui a écrit ces âneries ?
Les yeux ronds, chassieux, se sont levés. Laïdi fait signe qu’il ne sait pas.
Je dis âneries parce que c’est un mélange idiot, une barboucha d’Arabe, de Kabyle, et de mots que je n’ai jamais lus, ni entendus.
- Ça vient sans doute de mon pays. Si vous prononcez les mots, moi je comprendrai.
- C’est même écrit si stupidement qu’il y a des lignes entières indéchiffrables. Il est question d’une fille qui se nomme Lakri… On parle ensuite de douros… Le chiffre est mal fait. Je ne peux pas dire si c’est 200 ou 400… Je comprends plus loin que le mariage se fera prochainement et que celui à qui on écrit est invité à revenir…
- Je ne peux pas davantage préciser…C’est quatre francs.
- Quatre francs ! On ne doit pas faire perdre son temps à un honnête homme !
Laïdi s’en va, sa poignée de piécettes presque épuisée. A lui on a fait perdre son temps et son argent. Et même ce n’est pas fini.
En fin on lui indique un interprète qui traduit les actes. Peut-être saura-t-il déchiffrer ce chiffon berbère ?
L’interprète est assis à la française derrière un bureau.
Turban de soie, lorgnon doré, large chaîne de montre en diagonale sur la poitrine.
Il parcourt la lettre et dit :
- Ce sera cinq francs. On paye d’avance.
Cinq et quatre : neuf. Neuf francs ! Et qui sait que l’interprète lira mieux que l’écrivain ?
L’interprète sourit.
Cinq francs, maintenant. Et attention ! Tout à l’heure ce sera six.
Après la petite monnaie voici un carré bleu qui s’en va.
Tu peux t’asseoir.
L’enfant kabyle se place en hésitant sur le siège chrétien. Sa flûte et sa faucille pendent à ses doigts, à coté de son genou. De toute son anxiété le berger écoute.
Voici :
« A notre fils Laïdi. Que le salut soit sur toi ! Ensuite sache, ô mon enfant que tu méritais assurément d’obtenir pour femme Lakri, fille de Ben-Kara, qui est en vérité parfaitement belle. Tu sais que son père avait exigé de moi 300 douros et que je lui avais promis 200.Tu avais alors décidé de gagner le surplus aux moissons chez les roumis. Je t’ai laissé partir… »
Le cœur de Laïdi saute, saute. Le lecteur reprend :
« …Or voici que Malki le riche est allé offrir au père de Lakri 400 douros. L’affaire a été conclue. Et le mariage devra se faire prochainement parce que l’argent de Malki se trouve disponible… »
Les joues de Laïdi grelottent. La flûte glisse contre sa jambe, tombe à terre. Un autre léger bruit : c’est la faucille qui la rejoint…Deux petites choses écroulées : son effort, son chant.
« …A présent, mon fils, tu peux revenir à la maison. Tes frères ne croient pas que tu puisses gagner à l’équipe. Et Mina qui est fatiguée, déclare qu’elle ne continuera pas à te remplacer derrière le troupeau… »
Laïdi n’entend presque plus.
« Sans doute, cette nouvelle ne sera pas douce à ton cœur. Mais ton esprit verra clair, et, en musulman, tu t’inclineras devant le destin. Les maux eux-mêmes sont des biens, venant d’Allah. Amin »
L’enfant n’entend plus du tout. L’interprète a terminé. Il regarde par-dessus ses verres cerclés d‘or ce petit berger de Kabylie qui ne bouge pas, qui ne dit rien. Cela ne doit guère le toucher. Il en a vu d’autres, des gens à qui il traduisait des écrits d’où sortaient des griffes.
Retour au pays natal- combien différent de celui qu’en partant il entrevoyait. Rien là-bas ne l’attend de ce qu’il avait espéré. Ce qu’il trouvera ce sont d’autres choses dures et lourdes à ajouter à celle d’aujourd’hui, qu’il ne pourra ni soulever de sa poitrine, ni écarter de sa route…La pensée louvoie, essaie de ressaisir…Ben-Kara…, Malki… Que pourrait-il tenter qui les empêchât de lui asséner ensemble le dernier coup… à lui qui ne rapporte plus les cents douros… eux qui ont eu si vite fait de tomber d’accord ?
Malki… On ’appelle le « riche » parce que, avec un roumi, il a brusquement ramassé des pleins couffins de douros en achetant des terrains devant la justice… Ben-Kara …. On prétend qu’il serait capable de faire comme ce « charognard » d’une tribu voisine qui, un jour, annonça sur un marché qu’il mettait sa femme aux enchères.
« Au chien qui a de l’argent dis : Monsieur le chien »…
Pas le quart d’un reproche à jeter contre Malki qui achète une femme, contre Ben-Kara qui vend sa fille…
C’est dans son cœur à lui que Lakri était sa fiancée. Il n’y avait pas eu promesse. Devant les Qanouns, elle demeurait chez son père « une fille à vendre ».
Il avait même entrevu que le baiser du mamelon dépréciait Lakri, la marquait à vie, tel pour un berger la brebis percée à l’oreille…
Doucement les choses vont leur train… Du temps coule… Et alors voici qu’un soir, un peu avant l’heure de la rentrée des troupeaux, passe auprès de Laïdi assis sur son tertre un gamin, le nez en l’air, qui siffle un refrain connu. Plus personne aux alentours. La sœur de Lakri s’en va, suivant ses chèvres. Celui qui arrive dit bonsoir, puis :
- Demain au Moghreb, si tu veux, il y aura là-bas quelqu’un pour toi.
Il montre du doigt la forêt. La forêt d’Akfadou est immense. Sous les chênes, parmi les lentisques, les viornes, les tamarins, il y a des gens qui défrichent, qui charbonnent, qui chassent. Il y aussi qu’on cherche et qu’on n’arrive pas à trouver.
- Quelqu’un pour moi ?
- Oui, Lakri…
Le gamin a jeté cela tranquillement, Laïdi surgit, debout.
-… elle est prête à se sauver avec toi… Parle !
Lakri évadée… dans la forêt… Lakri à lui ! Pour la rejoindre, il a tout abandonné : Ahhtab le juste, les frères ironiques, les belles-sœurs méchantes, la mère ombre douce qu’on voit à peine… La grand’mère aussi… Djidda ! Il est passé à coté d’elle. Sa poitrine s’est un peu serrée. Mais il ne peut pas lui dire adieu, pas même l’embrasser à ce moment du jour où il partait. Un enfant n’embrasse pas ses parents parce qu’il s’en va derrière son troupeau…
Et il a abandonné le troupeau… Il l’a laissé paître parmi le diss. La sœur de Lakri regardait d’en face. Elle ne ressemblait plus à une sorcière, mais un peu à Mina, la Mina de ce soir-là où tous se moquaient de lui parce qu’il demandait à son père de lui acheter une femme…Il est descendu par l’autre versant du monticule et ensuite il s’est défilé de ravin en ravin, par les fonds…
Au point indiqué, sous les chênes-lièges, il a retrouvé Lakri. Mais d’abord ce fut une demi-minute d’angoisse. Au moment, où prudent comme une genette, coulant sous les branches contournées, entre les troncs raboteux, il fouillait de l’œil le coin du sous-bois précisé par le gamin, au lieu du joli visage, gras, un peut court, barré de la ligne noire et large des sourcils, c’est un capuchon pointu, bourru, qui est monté, rabattu au-dessus d’un foulard rouge…
Figure de voleur des chemins de douar… La fente sombre, entre le foulard et le burnous, s’est tournée vers lui… et puis le coupeur de routes est parti à travers bois…
Alors, elle s’est dressée à son tour, elle, dans son costume de bergère, et elle est arrivée sur lui en courant.

